Réseaux sociaux : sommes-nous influencés ?

Réseaux sociaux : sommes-nous influencés ?

Comment passe-t-on du pouvoir traditionnel à l’influence, qui est une autre forme de pouvoir ?

Par Fanny-Gaëlle Gentet.

Le pouvoir, l’autorité, est indéniablement, un des plus grands maux de notre époque et cela va bien au-delà des limites historiques ; les guerres, les croisades, les empires, la colonisation, l’esclavage, les génocides et j’en passe, ont tous en commun une soif de pouvoir, une soif d’autorité, de dominance sur les autres.

LE GOÛT DU POUVOIR

Quelle en est la raison ? Il pourrait y en avoir plusieurs. On pourrait imaginer que l’autorité permet l’ordre (l’exemple des lois semble ici pertinent), que l’autorité permet l’amélioration au long terme de la situation dans laquelle cette autorité est appliquée (l’éducation parentale me vient à l’esprit), on pourrait aussi évoquer la satisfaction d’intérêts personnels (très courant chez les dictateurs ou les souverains, voire les politiques de nos jours).

Mais une autre raison, j’en suis convaincue, existe et se développe malheureusement de plus en plus au 21ème siècle : le sadisme pur et simple. La seule volonté d’imposer une loi, une règle sans raison aucune, ni personnelle ni communautaire, pour la seule raison qu’on peut le faire. Je peux vous imposer quelque chose, j’ai une autorité, même minime, qui, dans ce cas précis, me permet de vous imposer une chose. C’est absurde, inutile ou superflu, mais je le fais pour vous prouver que je le peux, pour vous imposer cette autorité pour laquelle je me suis battu, pour laquelle j’ai lutté, cette autorité qui définit mon statut social et est la preuve de ma réussite personnelle.

Car, oui, malheureusement de nos jours et surement de ceux qui n’étaient pas les nôtres, réussir sa vie est souvent synonyme d’avoir du pouvoir. Plus on a de pouvoir plus on a réussi. « Être », c’est dominer.

On le voit bien avec la liste annuelle de Forbes des célébrités les plus influentes de la planète qui mélange chefs d’entreprises, sportifs, chanteurs, stars de cinéma ou de TV. C’est un méli-mélo de personnalités dont le seul point commun est d’être « influentes » (et souvent riches, car le lien entre influant et riche est souvent très étroit), et c’est ce qui leur donne le statut de « crème de la crème » de notre société.

LE POUVOIR DANS NOTRE QUOTIDIEN : LES INFLUENCEURS

La surabondance de la notion de pouvoir s’étend ainsi dans nos vies quotidiennes. On le voit avec l’émergence des « influenceurs ».

Se pose une question de vocabulaire, sur laquelle je trouve intéressant de m’arrêter. Qu’est-ce qu’un « influenceur » ? Celui ou celle qui cumule un certain nombre de « followers » (que ce soit sur Instagram, Twitter, Facebook, même ou ne serait-ce que sur leur blog, vlog ou autre plateforme de partage d’idée) ?

Le nom follower venait de l’acte physique de suivre le fil d’actualité de telle ou telle personne (ton pote, ta voisine ou Beyoncé). Il y a des followers et des followés.

Mais maintenant que la notion d’influence a été introduite, et est devenue quasi-indissociable des réseaux sociaux, le sens de followers en cache un autre.

De suiveurs de fils d’actualité, nous sommes passés à suiveurs de tendance, de mode de vie, de point de vue. Et, sur le même principe que followers et followés, il est très facile de remplacer le terme de followers par un terme bien plus évocateur ; les influenceurs ont créé les influencés.

SOMMES-NOUS DES INFLUENCÉS ?

C’est donc ce que nous sommes devenus en 2018. Des influencés.

Il suffit d’explorer la langue française pour se rendre compte du caractère souvent péjoratif du mot influence : « exercer une influence sur quelqu’un », « être de mauvaise influence », « être sous influence », « soumettre à son influence », « il est facilement influençable »…

Si la notion active d’influenceur n’a rien de péjoratif en soi, elle a en fait un véritable sens caché qui se découvre avec son réciproque passif d’influencé, qui nous assimile à des moutons, qui nous réduit à un statut inférieur.

Même si l’on ne s’en rend pas compte, à chaque fois que l’on clique sur « suivre » « s’abonner » ou « aimer la page » cela revient à cliquer sur « influence-moi ».

Et à chaque fois que le mot « influenceur » est répété dans les médias, sur les réseaux, dans les forums ou même dans une conversation entre collègues à la machine à café, à chaque fois que ce mot est prononcé, lu ou écrit, il diminue notre qualité humaine pour nous entasser dans un sac large, vague et dévalorisant d’influencés, de membres inférieurs de la société.

La seule façon de se rebeller, consciemment ou non, contre ce statut, c’est d’aller chercher du pouvoir, de l’influence, ailleurs. C’est pourquoi tout un chacun, dans nos vies, petites ou grandes, nous cherchons les occasions d’asseoir notre propre influence, nous voulons prouver aux autres et à nous-mêmes que nous aussi, à notre échelle, nous avons de l’influence, de l’autorité, du pouvoir.

Un patron va soumettre ses employés à des règles strictes concernant leurs horaires ou leur pause déjeuner, un professeur va inventer toute une liste de codes et d’obligations à respecter en cours ou dans les copies, les parents à leurs enfants, les enfants à leur groupe d’amis, les commerçants à leurs clients ; l’État lui-même nous impose des absurdités pour prouver son pouvoir.

La seule réponse concrète que les gouvernements ont contre le terrorisme, par exemple, est la fouille minutieuse de nos sacs à l’entrée de magasins. Fouille qui ne sert à rien tant elle est bâclée. Mais qui donne l’impression d’avoir les choses en mains, d’exercer un pouvoir nécessaire pour combattre x ou y.

Pour cacher l’impuissance, on impose des inepties. Cela ne résout rien, mais cela donne l’air d’avoir la main ferme. Cela crée l’illusion. Et, comme en 2018 seules les illusions comptent, tout le monde continue de respecter aveuglément ces règles et de suivre docilement toutes les influences.

Source

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *